Connectez-vous S'inscrire
Revue de Management et de Stratégie
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte

Les 5 fonctions latentes du travail




Jean-Edouard Grésy et Valentine Poisson


« A la télé on entend tous les jours que trois millions de personnes veulent du travail. Ce n’est pas vrai : de l’argent leur suffirait ! ». Derrière son cynisme légendaire, Coluche ne se contente pas de rabrouer la classe politique, il pose également les bases d’une interrogation philosophique sur l’utilité du travail dans nos vies.



L’argent est sans conteste la fonction la plus manifeste de notre activité professionnelle. Tel que nous le conceptualisons depuis l’invention du libéralisme au XIXe siècle, le travail est un marché. Dans la Richesse des nations, Adam Smith le considère comme un facteur de production que l’on quantifie par le temps et que l’on dépersonnalise pour pouvoir l’échanger. Mais comme le rappelle avec justesse Karl Polanyi , « le travail n’est que l’autre nom de l’activité économique », qui ne saurait « être détaché du reste de la vie, être entreposé ou mobilisé ». S’il ne peut se réduire au simple état de marchandise, alors que nous apporte le travail, au-delà de la rétribution marchande ?

A l’heure où l’on cherche à libérer l’entreprise, comme pour conjurer une aliénation qui a vidé le travail de son sens, l’apport de Marie Jahoda peut se révéler très éclairant. Cette chercheuse autrichienne remarquable, trop souvent écartée au profit de son mari pour obtenir de l’Histoire la postérité qu’elle mérite, a conduit en 1931 une étude empirique de renom international : Les chômeurs de Marienthal.

Qu’advient-il des habitants de Marienthal, après la fermeture de l’usine textile autour de laquelle le village, tout comme ses membres, s’était construit ? Marie Jahoda interroge donc les incidences humaines de la transition entre plein-emploi et chômage, pour enfin révéler en quoi le travail nous est fondamentalement bénéfique, même dans un cadre éprouvant. Car bien que débarrassés d’un labeur pourtant salissant, bruyant et mécanique, c’est un déclin psychique généralisé que la chercheuse observe auprès de cette population désœuvrée. Qu’ont-ils alors perdu, par-delà le manque à gagner économique ?

1. Une structure temporelle

En structurant les activités quotidiennes, le travail nous aide à percevoir le temps. En dissociant le temps du travail et celui du repos, nous sommes en mesure d’organiser notre journée, notre semaine et notre année. Au moment de poser nos congés par exemple, nous sommes amenés à nous poser une multitude de questions : où partir cet été ? A quelle période les billets seront-ils plus abordables ? Par qui faire garder notre animal de compagnie ? C’est même plus largement notre vie que le travail nous permet de planifier : nous sommes d’abord apprentis avant d’entrer dans la vie dite active, et nous espérons atteindre un jour le temps de la retraite. En organisant ainsi notre existence, le travail nous rassure, car il vient combler une certaine angoisse de la mort.

Affectés par le vide que provoque le chômage, notre perception du temps se dégrade subrepticement. Comment expliquer qu’alors que nous avons plus de temps libre, nous nous consacrons à moins d’activités ? Marie Jahoda explique à ce propos que « déliés de leur travail, sans contact avec le monde extérieur, les travailleurs ont perdu toute possibilité matérielle et psychologique d’utiliser ce temps. N’ayant plus à se hâter, ils n’entreprennent plus rien non plus et glissent doucement d’une vie réglée à une existence vide et sans contrainte [1]».

S’il est une chance de pouvoir élaborer des projets d’avenir, il convient toutefois de prêter une attention particulière à la cadence de ce temps que le travail nous donne à considérer. En effet, l’hypervitesse peut générer un stress chronique et risque de conduire au burn-out, dont les altérations physiques, psychologiques et sociales ne sont à souhaiter à personne. Moins connue, le bore-out est à l’inverse un trouble lié à l’hypovitesse des tâches à réaliser, d’où une perte de sens tout aussi certaine de notre activité.

2. Un réseau social

Le travail est l’une des cinq instances de socialisation définies par la Fondation de France pour réaliser son rapport annuel sur la solitude : comme la famille, les amis, les voisins et la vie associative, notre activité professionnelle nous offre une opportunité de rencontres inépuisable. Collègues, clients, fournisseurs, concurrents … tout l’écosystème de l’entreprise représente autant d’occasions de nouer des relations.

Bien que nous instaurions une certaine réserve dans la sphère professionnelle, le réseau social « travail » est un facteur de soutien en cas de coup dur. Il représente également un facteur d’opportunités professionnelles évident, mais aussi un facteur d’opportunités personnelles déterminant. Grâce au partage, des bonnes comme des mauvaises nouvelles, des succès comme des échecs, certaines collaborations se muent en véritables amitiés. Les afterworks, les séminaires et autres incentives sont l’occasion de consacrer des moments privilégiés estampillés « plaisir » et non « contrainte » avec notre univers de travail, ce qui révèle toute la dimension affective que nous tissons au bureau.

Le témoignage de M. L. rapporté par Marie Jahoda est extrêmement révélateur de ce « besoin social » satisfait par le travail : « Quand je suis revenu, je n’avais plus envie d’être cordonnier. Je voulais aller à l’usine. C’était plus agréable. Comme cordonnier, on est assis toute la journée avec deux ou trois personnes ; à l’usine, c’est différent, on a une foule de camarades, et, quand le travail est fini, on est vraiment libre et on peut prendre du bon temps [2] ».

La plus longue étude en sciences sociales [3]  a établi que le bonheur était dans le lien social, ce que nous offre le travail. Par un syllogisme évident, nous pouvons donc considérer que si le travail ne conditionne pas pour autant notre bonheur, il le favorise à tout le moins.

3. Un développement des compétences

« Tout effort nous rend plus fort », comme le stipule l’adage. Chaque jour, notre travail nous met à l’épreuve pour réaliser avec succès les missions sur lesquelles nous sommes mandatés. A travers les efforts que nous déployons à la tâche, le travail participe au développement de nos compétences. Ne serait-ce qu’un emploi saisonnier dans la restauration permet de développer :
 
  • Aptitudes physiques : robustesse (de la position debout), agilité (pour porter plusieurs assiettes d’une seule main)…
  • Aptitudes intellectuelles : développer les connaissances pour améliorer le conseil (sur la carte des vins par exemple)…
  • Aptitudes sociales : aisance relationnelle (du contact avec la clientèle) …
  • Aptitudes organisationnelles : gestion du temps et des priorités dans la réalisation des tâches …

Le travail valorise et révèle ainsi nos compétences et nos talents. De surcroît, en nous offrant l’opportunité d’évoluer, il nous élève. Pour se faire, il est primordial que l’entreprise accompagne cette montée en compétences. D’une part la personne doit être en capacité de développer ce qu’on lui demande, et d’autre part nous ne soulignerons jamais assez l’intérêt de reconnaître cette progression : une étude [4] montre que 7 salariés sur 10 déclarent ne pas se sentir reconnus à leur juste valeur … Hélas, car la reconnaissance est considérée comme le principal levier d’influence sur la qualité de vie au travail (76%) !

4. Une construction de l’identité

Comme l’exprime si justement Pierre Bourdieu dans l’avant-propos dédié à l’ouvrage de Marie Jahoda, le travail est « un moyen de se rendre intéressant, d’exister devant les autres, pour les autres, d’accéder en un mot à une forme d’existence sociale [5] ». Lorsque nous désirons faire la connaissance de quelqu’un, une des premières interrogations que nous cherchons à satisfaire n’est-elle pas : « que fait-il dans la vie ? », ce qui revient peu ou prou à poser la question « quel est son travail ? ». 

La construction identitaire par le travail procède de la participation à un ouvrage tant individuel que collectif. Individuellement, notre activité participe à notre élévation éthique et spirituelle : nous y mettons notre âme pour finalement en faire notre œuvre. Dans son essai L’Argent, Charles Péguy illustre à merveille cet amour du travail bien fait à travers le prisme des empailleurs de chaise : « Ces ouvriers ne servaient pas, ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait [6] ».

Au-delà de nous procurer une dignité intrinsèque, le travail qui nous tient à cœur nous apporte également une utilité sociale, le sentiment de participer à la co-construction du monde. Il est inutile de préciser qu’il n’existe en ce sens pas de sous-métier : nous sommes tous en mesure de contribuer à la société et d’en retirer une fierté certaine. Pour autant, à chaque époque, l’appréciation des différents métiers évolue. Les métiers de traders, de fiscalistes… un temps portés au pinacle, sont aujourd’hui plus difficiles à assumer socialement du fait des révélations chroniques de scandales et de fraudes par exemple.

Cette construction identitaire fondée sur la profession ne se limite pas aux situations de travail. Elle peut également s’affirmer par le développement d’un sentiment d’appartenance à un collectif : l’ouvrier peut s’identifier à la classe ouvrière et participer au nom de ce mouvement à des actions communautaires (festivités, manifestations diverses). Les employés de bureau, les cadres, les travailleurs sociaux, les enseignants … sont autant d’identités sociales formées par le travail.

Puisque le travail nous fournit une raison d’être sociale, son absence s’apparente logiquement à une mort sociale. Marie Jahoda a à ce propos constaté qu’après trois années d’inactivité, les chômeurs de Marienthal se définissaient comme tels : « ils perdent apparemment peu à peu la conscience d’avoir une profession, et se vivent désormais comme membre de la catégorie des chômeurs [7] ». Après avoir oublié leur fonction, leur profession, leur rôle social dans le village, les habitants de Marienthal traversent un véritable séisme identitaire car leur vie est désormais « vide » et non reconnue par la société. Le travail nous fournit une estime de soi et une estime des autres à travers le regard que l’on porte sur notre activité : ceci explique en partie pourquoi les risques psychosociaux exposent davantage les chômeurs que les travailleurs.

5. Flexibilité psychique

La dernière fonction latente du travail est de nous apporter une certaine souplesse psychique. Nous sommes sans cesse challengés par notre travail, qu’il s’agisse des objectifs à réaliser, de notre façon de procéder ou de la gestion relationnelle rendue nécessaire lorsque notre univers professionnel nous confronte inéluctablement à des individus très voire trop différents de nous. Toutes ces mises en difficultés sont autant d’opportunités de développer ses facultés d’adaptation par le dépassement de soi.

Le travail s’apparente ici à un voyage dans un pays lointain : loin de nos repères, tous les codes culturels nous sont étrangers. Sortir de sa zone de confort n’est pas toujours chose aisée et l’expérience de la différence peut même se révéler parfois très désagréable, mais les bénéfices en termes d’ouverture d’esprit sont considérables, et nous sommes heureux de rentrer dans nos contrées l’âme grandie.

Chaque « défi » que nous pose notre activité professionnelle est ainsi un moyen d’approcher la complexité du monde dans lequel nous vivons. Nous y consacrons du temps et de l’énergie afin de clarifier les difficultés et de s’en distancier. Se faisant, nous développons une agilité mentale nécessaire pour augmenter par la suite le niveau d’exigence. A l’inverse, ceux qui restent trop longtemps éloignés de leur activité ont tendance à se rigidifier, comme l’illustre cette observation de Marie Jahoda concernant le désintérêt généralisé du politique : « Tout se passe comme si les valeurs culturelles contenues dans le débat politique étaient neutralisées, ou même comme si elles faisaient place à des formes de lutte plus primitives [8] ». Il semble donc que sans cette flexibilité psychique, la confrontation des points de vue soit rendue plus douloureuse.
 
« La vie fleurit par le travail » - Arthur Rimbaud

Par ces cinq fonctions latentes, le travail nous permet de nous réaliser. Célébrons ses vertus, sans oublier l’importance des luttes qui en ont déterminé le cadre, comme celle œuvrant à proscrire le travail des enfants. La répartition des droits et de la valeur issus du travail est en effet un enjeu de revendication majeur, qui devrait faire nécessairement l’objet d’un accompagnement par le dialogue social afin de s’employer à une « conflictualité productive », pour reprendre l’expression de Paul Ricoeur [9].

Les chômeurs de Marienthal est sans conteste une œuvre de référence sur le chômage et la pauvreté, et révèle les effets dévastateurs de l’inactivité et du manque de perspectives sur les individus touchés par le chômage. Si l’étude recèle un certain nombre de limites inhérentes à son caractère empirique, elle offre une remarquable grille de lecture pour comprendre les ressorts de notre bien-être ou de nos souffrances dans l’entreprise. 

Plus extensivement, Marie Jahoda nous invite à décliner cette remise en question à l’ensemble de l’activité humaine. Nous comprenons maintenant en quoi la préparation de l’entrée en retraite est si cruciale : au-delà de considérations prosaïques inhérentes à une chute du pouvoir d’achat, nous perdons également ces cinq fonctions du travail grâce auxquelles nous justifions notre existence. Afin de profiter pleinement de ce repos tant mérité, il importe donc de déployer des stratégies visant à les retrouver dans l’activité de retraité. Comment conserver ce même épanouissement, ce même équilibre de vie ? Au travail !
 
Jean-Edouard Grés, Docteur en droit de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Valentine Poisson, Master médias et mondialisation, Université Paris II Panthéon-Assas & IFP
 
 
Pour citer cet article : Grésy, J-E., Poisson, V., 2016, Les 5 fonctions latentes du travail, 1er juin, RMS Magazine
 

[1] Ibid, p.104.
[2] Ibid, p. 68.
[3] Robert Waldinger, « Qu’est-ce qui fait une vie réussie ? Leçons de la plus longue étude sur le bonheur », vidéo Ted X, novembre 2015.
[4] Etude « Et le bonheur au travail ? », réalisée en 2015 par Deloitte et Cadremploi auprès de 1 791 salariés de l’ensemble des secteurs d’activité et de familles de métiers.
[5] Marie Jahoda, Paul Lazarsfeld & Hans Zeiseil, Les chômeurs de Marienthal. Les Editions de Minuit, 1981 (1960), p.11.
[6] Charles Péguy, L’Argent. La République des Lettres, 2014 (1913), 50 p.
[7] Marie Jahoda, Paul Lazarsfeld & Hans Zeiseil, Les chômeurs de Marienthal. Les Editions de Minuit, 1981 (1960), p. 123.
[8] Ibid, p. 75.
[9] Paul Ricœur, La Critique et la conviction (Entretiens). Paris : Calmann-Lévy, 1995, p.125.


Jean-Edouard Grésy et Valentine Poisson




Facebook
Twitter
Rss
Mobile